Cassandre ou la mécanique des ombres

Merlin, la magicienne

Cassandre ou la mécanique des ombres est un premier film qui pousse les murs avec poésie et férocité. Librement inspiré de faits réels, comme le veut l’expression, il raconte, au cours d’un été 1998 qui a fait vibrer la France, l’implosion d’une famille ordinaire pas tout à fait comme les autres.

Cassandre (Billie Blain) rentre de l’École militaire pour passer l’été de ses quatorze ans dans la demeure familiale, entre ses parents (Éric Ruf et Zabou Breitman) et son frère, bientôt dix-huit ans et toutes ses dents. Ici, le père règne en maître, la mère marche entre les lignes de la décence, le frère se cherche et les jours passent encore à l’ancienne, ployant sous les contradictions familiales. Heureusement, l’adolescente est cavalière, et le centre équestre, tenu par un moniteur qui ne respire que calme et bonté, est entouré d’élèves et de chevaux à son image.

Le premier film de Hélène Merlin pourrait se résumer à la mise en scène systématique d’une famille dysfonctionnelle et toxique. Mais ce serait réduire son projet à son sujet, alors que la cinéaste propose déjà un point de vue cinématographique, justement. D’emblée, à travers des rituels chorégraphiés, elle déploie la vastitude d’un enlisement malaisé, à travers mille et un détails. Autour de la jeune Cassandre, chaque membre de la famille évolue de façon autonome et pourtant connectée. On pense aux pattes arachnoïdes d’une créature monstrueuse recluse dans un huis clos et qui tisse ses fils machinalement, inconsciemment. Une famille française, à l’ancienne. Une promiscuité intégrée, que rien ni personne ne doit remettre en question. Un format carré qui passe, l’air de rien, du 1.33 au 1.85, pour élargir le propos. Un quatrième mur qui s’effondre, rapidement, pour nourrir l’intimité tout en créant de la distance. Tous ces choix contribuent à un dispositif qui permet au spectateur d’avancer sur le plongeoir, très spontanément, menant au récit personnel et autobiographique de son autrice. L’équilibre est difficile, parfois précaire, glisse parfois vers une poésie inattendue, malaisante. Si l’utilisation fugace de la marionnette peut laisser certains spectateurs insensibles, la symbolique est là, soutenue par cette voix off qui témoigne.

Durant cet été 1998, c’est toute la poussière de traditions éculées qui s’accumule sur les boiseries et les photographies anciennes. Quand Cassandre plonge, on pense étouffer en eaux trop profondes, mais la vie, plus forte que tout, la guide vers la surface. S’il y a parfois trop de désir de cinéma dans ce film bouleversant, il y a indéniablement une écriture, une voix, un éclairage, un point de vue. Et une caméra qui porte un regard d’une justesse inouïe sur l’adolescence, sur la famille, le traumatisme, la révolte, et surtout l’indicible qui s’immisce (trigger warning : les violences intrafamiliales sont bel et bien moches et laides).

Hélène Merlin n’a rien oublié des années 1990 : ses souvenirs sont transcendés par le temps et par son casting. Guillaume Gouix est lumineux. Éric Ruf crève le cœur et l’écran. Les jeunes Billie Blain et Laika Blanc-Francard subjuguent. Florian Lesieur fait mal au cœur. Enfin, il y a Zabou Breitman, gluante et engluée, cette mère si familière, qui flotte hors de ses gonds en permanence.

Il y a dans ce manoir tous les ingrédients qui ont participé à nourrir la bête, dans une toxicité palpable. Rien ni personne n’est à sa place. Tout est inapproprié, tout est désapproprié, tout demande à être réapproprié dans cette famille castratrice, insalubre, et tout, surtout, éviscère l’autre et son intégrité. Le mal dévore tout sur son passage.

Cassandre est libre, riche, débordant, comme l’intériorité des personnages, comme la créativité avec laquelle Hélène Merlin donne à voir, entendre, ressentir dans sa chair le phénomène de dissociation. Autant de raisons d’aller voir ce film. Avec ses ados. Avec ses parents. Restituer ce qu’on peut si difficilement décrire ou expliquer, c’est finalement le rôle de l’art. Réussir à le faire tout en cultivant le décalage, l’espoir, et un humour grinçant sans faire de concessions, c’est un talent.

 

Mary Noelle Dana